Les dernières analyses de livres
- d’abord un parcours sur l’ « étranger » dans la Bible et un approfondissement sur l’extranéité qui en découle ;
- ensuite une réflexion sur l’hospitalité vécue comme un critère de discernement de la présence du Christ parmi nous (Mt 25/35) ;
- puis un débat avec l’étranger qui est en nous et qui nous révèle Dieu comme « Tout Autre » ;
- enfin quelques éléments pour une « déontologie de l’accueil ».

Ci-dessous les derniers livres analysés et commentés par des membres de notre équipe de rédaction, articles redistribués dans leur section respective selon le thème développé. Ils seront par la suite répartis sur des pages individuelles (voir ci-contre les listes par thèmes)
Quand le réel est reconnu comme ‘voilé’

Le Père Thierry Magnin, docteur en sciences et en théologie est recteur de l’Université catholique de Lyon. Dans ‘L’expérience de l’incomplétude’ paru chez Lethielleux en 2011, il laisse les acquis des sciences dures de notre époque questionner la foi chrétienne. Celles-ci ne sont pas sans poser la question de la place de l’homme avec sa complexité et de ses contradictions et remettent en cause les représentations du monde. Il n’est pas question ici de résumer ce livre. Ceux et celles qui sont passionnés par les sciences et la philosophie et qui cherchent à faire l’unité de leur recherche avec leur foi trouveront dans ce livre des pistes très éclairantes pour approfondir leur recherche et leur foi en Dieu Trinité.
Pour approfondir sa réflexion, l’auteur se laisse éclairer par la recherche scientifique et mystique de Blaise Pascal qui a vécu au temps de Copernic et de Galilée. Ces savants ont bouleversé la vision de l’homme dans le monde dont il n’est plus le centre. Ils ne contemplent plus le monde mais, grâce aux mathématiques, ils rêvent de construire rationnellement : « Le livre de la nature est construit dans le langage mathématique. » écrira Copernic. Pour ces savants, le ciel est devenu une simple étendue infinie et homogène, ouverte à l’exploration de la science. Quant au philosophe Descartes, il pense que la raison tire d’elle-même l’ordre du monde. Malgré ses avancées scientifiques qui remettent en cause la vision de l’homme et d’une certaine façon du ciel, Pascal continue d’être travaillé intérieurement par la question de l’infini. Relisant la Bible tout en ne remettant pas en cause les recherches scientifiques de son temps, Pascal redécouvre le Dieu caché de la Bible et l’homme qui n’est plus la mesure de toute chose. Pour Pascal, l’homme reste hanté par l’infinité du monde et par le néant d’où il est tiré et la Bible indique le chemin de Dieu qui va à l’homme mais ne dit pas comment va le ciel.
Vivant à une autre époque et confronté à d’autres découvertes de la science, le Père Thierry Magnin fait la même démarche que Pascal. Il note avec justesse l’évolution de l’homme contemporain : « Oser être soi-même, exister par soi-même comme sujet, c’est l’aspiration bien connue de la modernité en réponse au défi de la nature, qui n’offre plus d’ordre signifiant. Descartes croyait pouvoir identifier le sujet pensant avec la raison, qui construit la science, et trouver dans cette construction rationnelle la voie d’un humanisme nouveau. » (p.38) Depuis qu’est née la physique quantique, les hommes de science ont conscience que le réel est ‘voilé’, que ‘Quelque chose’ leur échappe. « Quelque chose échappe, qui pourtant nous attire et s’ouvre à nous ! La pensée progresse tout en sachant que quelque chose lui échappe, quelque chose qui est de l’ordre de l’Origine. (p.83)
L’auteur cite abondamment, Bernard d’Espagnat. Ce physicien philosophe «remet en cause l’idée qu’il y aurait d’une part la science, qualifiée et seule qualifiée pour atteindre le fond des choses et, d’autre part, l’art, la musique, la poésie, la spiritualité, etc., confinée au seul agrément… Pour d’Espagnat, la spiritualité a en commun avec la sensibilité artistique de reposer en partie – mais cette partie est essentielle – sur l’affectivité, autrement dit sur l’émotion » (p 98 et 103) Les artistes et les spirituels revendiquent qu’ils font l’expérience du ‘réel’ mais par une autre voie et avec d’autres yeux que ceux des scientifiques.
Alors que certains dans notre Eglise ne savent que penser de l’évolution des cultures, nous ne pouvons que remercier Thierry Magnin de nous rappeler que de se nourrir de la recherche des hommes d’aujourd’hui et de se laisser éclairer par la Parole de Dieu peuvent donner des fruits surprenants.
Mai 2012, R Pousseur
L'étranger dans la Bible et dans la Vie...

Dans nos pays d’Europe et de vieille chrétienté, la question de l’étranger, de l’immigré et du réfugié se fait chaque jour plus pressante. L’immigration, qui a toujours été présente, devient un phénomène d’une grande actualité car il connaît des proportions inédites et une accélération nouvelle. Les questions qu’elle pose ne peuvent plus se satisfaire de réponses convenues, qu’elles soient politiques ou spirituelles.
Certes, il faut reconnaître qu’il y a des limites à l’accueil de l’autre, qui sont conditionnées par les capacités du pays d’accueil à lui fournir les conditions d’une vie normale et digne. Mais, nous sentons bien qu’il nous faut engager, à frais nouveaux, une réflexion sur « le sens de notre vie civile en commun ». C’est ce que propose l’auteur.
Après la longue période de la « chrétienté », qui établissait l’Eglise en position dominante dans le monde occidental, les chrétiens doivent aujourd’hui reconnaître et accepter leur situation minoritaire et retrouver leur vocation à l’exil parmi les nations. C’est peut-être la grâce du moment qui leur est offerte, d’être invités à redécouvrir leur situation « d’étranger et de pèlerins » en ce monde, comme le dit l’apôtre Pierre (1 P 2/11), la condition d’ « extranéité » que l’Evangile définit comme une « présence dans le monde sans être du monde », ainsi que l’exprime la prière de Jésus pour ses apôtres qui «n’appartiennent pas au monde comme moi je ne suis pas du monde » (Jn 17/15-19).
Cette condition d’extranéité indique à l’Eglise que les formes culturelles, dans lesquelles elle exprime son message au cours des siècles, sont transitoires et provisoires. Elle invite à faire la différence entre la « vérité », cette dimension profonde que chacun découvre en partie sans jamais la posséder totalement, et ses traductions concrètes dans les cultures humaines. Le Concile Vatican II a osé dire que les autres religions aussi « apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (Nostra aetate 2). En découvrant la présence de ces « semences de vérité », de ces « pierres d’attente », de ces « signes des temps » dans la vie du monde, l’Eglise pourra se découvrir elle-même « levain dans la pâte », annonce et préfiguration d’une dimension qui la dépasse infiniment, tout en l’habitant intimement, et qu’elle nomme « le Royaume de Dieu ». Alors, l’annonce du message chrétien se réalisera dans un mouvement dialectique entre la « déculturation » de l’évangélisateur et l’ « inculturation de l’Evangile », qui permettra que l’autre ne soit plus un simple objet à conduire vers ma vérité, mais un sujet, un frère à accueillir dans sa vérité. Ainsi, « le discernement de ma propre vérité ne pourra se faire sans l’autre, et encore moins contre l’autre », écrit Enzo Bianchi, « mais dans la rencontre entre sujets différents, entre étrangers qui découvrent qu’une compréhension et qu’une relative communion sont possibles, précisément parce l’on a renoncé à se comporter en patrons, en détenteurs uniques du sens et en propriétaires de la vérité…Les autres ne sont pas les adversaires de la vérité, mais bien plutôt des occasions pour s’interroger, rechercher, approfondir » (p. 13).
Aujourd’hui, un défi est lancé à tous les citoyens du monde : celui d’apprendre, ensemble et les uns par les autres, à articuler vérité et altérité dans le sens de la communion et de la rencontre, et non plus dans l’arrogance et l’exclusion. Or, de nos jours, se manifeste parfois une certaine nostalgie de la chrétienté qui conduit à imposer une foi ou une morale que le christianisme ne peut que proposer. Or l’Evangile nous invite à ne pas nous comporter à la manière des grands de ce monde (Lc 21/25).
C’est dans ce cadre que l’auteur propose quelques pistes pour nous « orienter vers une prise en charge consciente de l’extranéité et une pratique crédible et féconde de l’hospitalité ». Et cela en quatre temps :
1 – L’étranger dans la Bible.
La question des « étrangers » est souvent ressentie comme une menace, comme une atteinte possible à l’identité culturelle et religieuse de ceux qui accueillent, mais aussi comme une présence critique, capable de les remettre en question.
Dans l’Ancien testament, Israël lui-même est étranger : « Vous avez été étrangers (Le terme hébreu ger désigne l’immigré, l’étranger – résident, celui qui vit au sein d’un peuple qui n’appartient pas à son sang.) au pays d’Egypte » (Ex 22/20). Ce peuple s’est d’abord perçu lui-même comme étranger, au point d’adopter le nom que lui donnaient les autres peuple : ‘ibri, hébreu, ce qui signifie : « habitant au-delà des frontières ». Et c’est précisément, à travers cette extranéité, qu’Israël s‘est découvert comme peuple choisi par Dieu.
Deux récits fondateurs racontent l’origine de ce choix : Le premier est celui d’Abraham, l’ « Araméen errant » à qui Dieu a dit : « Quitte ton pays… » (Gn 12/1). Tout en assumant une différence à l’égard de sa terre d’origine en étant tendu vers la « terre promise » par son Dieu (Gn 15/6-7), Abraham marquera aussi une rupture par rapport à l’idolâtrie des peuples d’accueil. Le second récit est celui de la libération d’Egypte, sous la conduite de Moïse, qui fait de cette masse d’esclaves, le peuple de Dieu. La petitesse et la fragilité de ce peuple l’appelleront sans cesse à témoigner de l’amour de Dieu pour le petit et l’étranger
La terre appartient à Dieu (Lv 25/23). Chaque fois qu’il oublie sa différence, qui tient au fait que son identité est définie par sa foi au Dieu de l’Alliance, Israël est ramené à sa condition d’immigré.
Israël est invité à accueillir l’étranger : Aimez l’étranger (Dt 10/19). L’expérience de la condition d’émigré a été fondatrice pour l’identité du peuple de Dieu. La Torah propose un véritable ‘’droit de l’étranger’’. « Tu n’opprimeras pas l’étranger. Vous connaissez en effet le souffle de l’étranger » (Ex 23/9). Le Code de l’Alliance (Ex 20/22 – 23/33) marque à la fois une séparation d’avec les populations étrangères et des préceptes en faveur des étrangers. Le peuple d’Israël, qui a été une poignée d’étrangers en Egypte, doit maintenant protéger l’étranger en son sein.
« Tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lv 19/34). Le Code de sainteté (Lv 17-26), rédigé après l’exil, invite à une séparation avec les populations non juives, mais il insiste sur les droits et les devoirs des étrangers. Et cela est fondé sur une considération théologique : « Je suis le Seigneur votre Dieu ». Dans l’amour pour l’étranger, dans l’accueil et la protection de l’immigré, le peuple de Dieu réalise sa vocation.
L’économie du salut peut donc se résumer dans la dilatation de la bénédiction d’Abraham à tous les peuples de la terre (Gn 12/1-3). Si Israël reconnait que son droit est le même que celui des étrangers, alors il bénéficiera du don de la Loi qui est la voie vers la justice et la paix.
Dans le Nouveau Testament, par l’accueil des goyim en son sein, l’Eglise naissante a pris une attitude radicalement universaliste, manifestant qu’elle avait compris le commandement du ressuscité d’aller parmi les « nations » pour en faire des disciples (Mt 28/18-20).
Jésus lui-même a été perçu comme un étranger, parce qu’il a vécu « autrement », en se manifestant « autre » à ceux qu’il a rencontrés : Jean-Baptiste (Mt 11/1-15), sa famille (Mc 3/21), sa communauté religieuse (Mc 3/22), ses concitoyens de Nazareth (Mc 6/1-6) qui le rejettent (Lc 4/16-30). Jésus mettra en scène ce rejet dans la parabole des vignerons homicides (Mc 12/8-12).
L’évangile de Jean expose l’extranéité de Jésus comme un élément central de sa révélation : il vient du Père (Jn 16/28) ; il est sa Parole, devenue chair (Jn 1/14). Luc le présente aussi comme un étranger sur la route d’Emmaüs (Lc 24/18).
Jésus respecte la distance avec les païens, mais il sait la dépasser quand il les voit accueillir la volonté de Dieu (Lc 7/1-10). Il propose même un Samaritain étranger comme exemple d’amour du prochain (Lc 10/29-37). Au jugement final (Mt 25/31-46), l’accueil ou le refus de l’étranger sera attribué « à moi », le Christ qui vient. L’étranger est l’autre, un frère à aimer que nous donne le Père.
L’extranéité de Jésus requière de ses disciples qu’ils deviennent à leur tour étrangers, vivant « dans le monde sans être du monde » (Jn 17/11-16).
Pour Pierre (1 P 2/11), les chrétiens doivent savoir qu’ils résident de manière temporaire parmi les hommes. Le nom des chrétiens sera « ceux de la Voie » (Ac 9/2), c'est-à-dire « ceux qui sont en route », et leur communauté sera toujours étrangère dans la cité du monde.
La dimension d’extranéité de Jésus est donc devenue constitutive de l’Eglise elle-même, communauté pérégrine, précaire, appelée à vivre dans l’attente eschatologique du Seigneur qui vient.
Lorsque le Seigneur viendra dans la gloire (Mt 25/31), ceux qui auront pratiqué l’hospitalité à l’égard des étrangers découvriront qu’ils auront reçu le Christ lui-même (Mt 25/35-40). Ceux-là sont « amis de Dieu » (Jc 2/23) parce que capables d’amitié pour les hommes !
2 – Tous étrangers, appelés à s’accueillir.
Dans toute rencontre, nous sommes toujours deux étrangers, l’un en face de l’autre. C’est ce que rappelle le poète Edmond Jabès : l’étranger te permet d’être toi-même, en faisant, de toi, un étranger…Et Julia Kristeva : Etrangement, l’étranger nous habite ; il est la face cachée de notre identité… Pourquoi, dès lors, rencontrer l’étranger ? Parce que les hommes sont tous étrangers les uns aux autres.
C’est pourquoi, toute rencontre invite à aller au-delà de la peur de l’autre. Pour cela, il faut bien identifier le caractère de la différence qui est à l’origine de nos peurs. La peur devant la différence éthique est aujourd’hui plus déterminante que la peur devant la différence religieuse ; aujourd’hui, on est devant un brassage d’éthiques diverses, ce qui amène chacun à durcir des positions qui prennent facilement des colorations fondamentalistes. Quand apparaît une différence en matière éthique, par exemple sur les questions de la famille, chacun se sent personnellement menacé. Il faut donc prendre le temps de bien analyser ces différences et ces peurs pour comprendre qui est l’autre dans son altérité. Pour cela, il faut lui permettre de dire lui-même qui il est. De même, les chrétiens dans la société doivent renoncer à se comprendre sans les autres, même devant le durcissement arrogant des affirmations identitaires qui conduisent nécessairement à l’opposition frontale. Pour un chrétien, dévoiler son identité, c’est nécessairement s’impliquer dans une rencontre en vérité avec son partenaire.
3 – Pratiquer l’hospitalité.
Les étrangers arrivent chez nous, venant de pays, de cultures et de mondes religieux divers, non seulement très éloignés des nôtres, mais aussi très différents les uns des autres. Par conséquent, les « autochtones » ont tendance à se sentir menacés dans leur identité culturelle et religieuse, ils craignent pour leur emploi et leur sécurité, et finissent par ressentir la peur. Nous en arrivons à penser que l’hospitalité se limite à ceux que nous invitons.
Mais l’autre véritable n’est pas celui que nous choisissons, mais celui qui vient à nous : c’est un être humain et ceci doit suffire pour que nous l’accueillions. Pour devenir homme, il faut humaniser sa propre humanité ; celle-ci s’accomplit à travers l’accueil de l’humanité de l’autre. Se considérer comme l’hôte de l’humain qui est en nous, hôte et non maître, peut nous aider à prendre soin de l’humain en tout homme, à sortir de l’indifférence. L’hospitalité humanise d’abord celui qui l’exerce. La manière de pratiquer l’hospitalité révèle le degré de civilisation d’un peuple, et non pas seulement son développement technologique. L’expérience de la vie monastique peut nous offrir une déontologie de l’hospitalité :
-Garder sa porte ouverte : on choisit d’accueillir l’autre avant même de le connaître.
-Ecouter : il s’agit d’abord d’écouter la présence de l’autre avant ses paroles. Il y a une part d’inconnu en l’autre et dans la rencontre avec lui. Et l’étranger cesse de l’être lorsque nous l’écoutons dans son irréductible différence. Ecouter est une attitude active pour accorder du poids à la parole de l’autre, lui faire place en nous.
-Suspendre son jugement : écarter ses préjugés pour écouter l’autre à qui il appartient de dire qui il est. C’est avant tout une attitude du cœur.
-Pratiquer la sympathie : mettre en œuvre une « observation participative » qui accepte de ne pas comprendre l’autre, mais d’accueillir sa vérité.
-La sympathie ouvre la possibilité d’un dialogue qui peut changer les personnes.
-Donner ce qu’on a : l’autre, qui est devenu une personne dans un dialogue qui croise sa parole avec la mienne, devient destinataire d’un don essentiel : la nourriture. La table est l’espace où la nourriture est partagée ensemble et devient source de convivialité, de communion.
L’hospitalité est un don : pour celui qui accueille comme pour celui qui est accueilli. Elle est un rite de passage à travers un espace librement partagé. Faire place à l’autre ne réduit pas notre espace vital mais, au contraire, il élargit notre demeure et notre horizon.
La lecture de ce livre a renouvelé mon désir de fraternité. Il offre une méditation spirituelle profonde qui invite chacun à s’interroger sur sa capacité effective à accueillir l’autre, imprévu, non sélectionné.
Cependant, une chose est cette éthique de la rencontre personnelle, qui me semble très libérante pour aborder l’autre ‘’d’homme à homme’’, comme une personne que je vais découvrir et qui va m’aider à me découvrir moi-même. Socrate ne le recommandait-il pas déjà à ses auditeurs en leur disant : « Connais-toi toi-même » ? Mais autre chose est de trouver la façon d’accueillir dignement la masse des migrants qui arrivent dans nos pays, souvent après un parcours très douloureux. C’est une question politique à laquelle E. Bianchi ne répond pas. Certes, ce n’est pas son propos ; mais une ouverture sur cette dimension politique de l’accueil, à un niveau plus collectif que personnel, aurait été bienvenue pour un chrétien soucieux de faire progresser la qualité de l’hospitalité offerte dans son pays.
Il me semble aussi que le brassage des cultures provoque un métissage, redouté par certains et souhaité par d’autres. Il ne s’agit plus seulement d’accueillir l’autre, ni de découvrir la part ‘’étrange’’ qui est en nous-mêmes, mais d’affronter, lucidement et courageusement, des mutations sociales profondes qui obligent à redéfinir, à frais nouveaux, les bases qui fondent notre démocratie : liberté, égalité, fraternité.
Mai 2012, Jean-Claude D’Arcier
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L’homme est terrien et divin

En 1994, Raimon Panikkar et Milena Carrara sont partis en pèlerinage sur le mont tibétain du Kailash. Dans ‘Pèlerinage au Kailash’, ils écrivent à deux voix leur cheminement spirituel et physique. Cette marche harassante remet en question leur vision de la terre car ce lieu sacré n’est pas une montagne à conquérir mais une montagne qui accueille et adopte le pèlerin. Durant ce pèlerinage, ils vivent une profonde remise en cause. Ils font l’expérience que le sens de la vie ne s’épuise pas avec l’histoire de chacun. Chaque pas fait vers le sommet permet d’éprouver que l’homme participe à l’aventure cosmique de l’univers entier, aventure où Dieu est pleinement partie prenante, la création étant le premier acte de l’aventure de Dieu avec le cosmos. L’homme est terrien et divin.
Pour vivre en union avec le divin, il faut aimer « Qu’est-ce qui rend le plus civilisé : le confort, la connaissance scientifique et la technologie, ou l’amitiés vraie et profonde qui unit les hommes entre eux, avec la nature et avec le divin ? » (p.49) Aimer mais aussi être en communion avec le cosmos et s’accepter soi-même, différent des autres. Faire de son corps un monastère est vital à condition de ne pas oublier le monastère qui se trouve dehors. « Je suis convaincu que le meilleur service pour notre temps englué dans une civilisation technocratique monoculturelle consiste à lutter pour le pluralisme, non pas tant comme synonyme de tolérance que comme reconnaissance d’autres visions de la réalité. » (p.64) Raimon Panikkar prend comme exemple la vision qu’ont de l’homme l’Occident et l’Orient : « Depuis le 16ème siècle, pour l’Occident, l’individu est considéré comme porteur de conscience, pour l’Orient, depuis toujours, c’est la conscience elle-même qui transite à travers l’être humain… » (p.74) Aussi, le maître conseille de regarder la vie avec son troisième œil, ce qui permet de voir l’esprit dans la matière. Cette vision intègre la vision du premier œil, celui du sens et du deuxième, celui de l’intellect.
Sa rencontre avec Jésus fut pour Raimon Panikkar une rencontre personnelle. Il l’exprime en se nourrissant de ces paroles de Jésus lui dire : « Soyez moi-même, nourrissez-vous de moi, restez en moi… » (p.78) Fidèle a sa conscience que tout homme est uni au cosmos et au divin, il a de Jésus une image universelle : « Je fis l’expérience d’un Christ non limité aux chrétiens et, moins encore, aux catholiques. » (p. 167)
A la fin de ce récit écrit à deux voix, R. Pannikar détaille les fondements de sa vie spirituelle : Les piliers sur lequel s’appuie sa spiritualité est d’abord l’expérience de l’infini et de la liberté : « Un acte qui n’est pas libre n’est pas un acte religieux. » (p. 174). Puis celui de la conscience : « Sois conscient ! Connais ! Sois attentif ! Réveille-toi ! Réalise ! Deviens illuminés ! » (p. 178) Enfin, découvrir qu’on est matière : « Je n’ai pas seulement un corps, je suis corps… L’esprit est la force intérieur ou l’énergie qui donne vie à toute chose et non l’opposé à la matière. » (p.182)
R. Pannikkar pense qu’il est plus facile de sauver l’âme que de conduire l’homme entier à sa plénitude. « Je suis convaincu qu’une spiritualité incarnée est une nécessité impérieuse de nos temps. »
Mai 2012, R Pousseur
Le gigantesque débat qui a enfanté le Concile Vatican II

Ce livre n’est pas un commentaire des documents votés durant le Concile Vatican II. Il est le récit de l’accouchement dans les douleurs d’un événement qui va bouleverser plus d’un milliard de catholiques. Les rudes affrontements qui ont opposés certains pères du concile à la majorité n’ont pas toujours été revêtus de la bénédiction divine mais c’est sur ce terrain qu’a éclot l’aggiornamento de l’Eglise tant désirée par Jean XXIII. Le mérite de cet ouvrage est qu’il présente les personnages importants qui ont joué un rôle décisif durant le concile avec beaucoup d’honnêteté.
Nous ne pouvons pas ici résumer les quelques 573 pages de cet ouvrage passionnant qui raconte comment ont été abordé les problèmes de l’Eglise comme la liturgie, les deux sources de la Révélation que sont l’Ecriture Sainte et la tradition, le rôle du collège épiscopal et le gouvernement de l’Eglise, l’œcuménisme et la place des juifs, la liberté religieuse, l’Eglise et le monde… En lisant ce récit, on découvre que certains débats notamment sur les relations de l’Eglise avec le monde n’ont pas été un long fleuve tranquille mais que ces débats restent d’une actualité brûlante.
Comme l’axe de la réflexion de notre site est ‘Eglise pour notre temps’, nous présenterons uniquement ce domaine dans cette recension.
Jean XXIII qui avait parlé à son secrétaire de l’initiative qu’il voulait prendre de réunir un concile, avait ajouté : « En fait, ce n’est pas si vrai que le Saint-Esprit assiste le pape, c’est la pape qui assiste le Saint-Esprit. » Et tout au long de ces six ans, les participants du Concile feront l’expérience que ce n’est pas si facile d’assister le Saint-Esprit. Chacun a dû être confronté à cette question intime : Comment, comme expert en un domaine, distinguer ce que l’on croit profondément et ce que l’Esprit souhaite vivre avec cette assemblée ? Question d’autant plus complexe que Jean XXIII avait tenu à préciser : « Autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées. »
Les textes remis aux Pères avant le Concile présentait l’Eglise comme une forteresse assiégée menacée par tout ce qui n’est pas elle et profondément pessimiste à l’égard du monde de ce temps. Certains s’étaient élevés contre cette présentation car pour eux la révélation de Dieu n’est pas d’abord un ensemble de doctrines et de vérités, mais un événement qui ne cesse de se déployer. Ce déploiement se vit dans le monde aux multiples cultures. Il faut alors que les textes reflètent les différentes écoles de pensées, les différentes approches théologiques et culturelles.
Les textes sur la liberté religieuse ont dû être retravaillé plusieurs fois en commission car deux approches s’affrontaient : d’un côté, les droits de Dieu et de la vérité étaient mis en avant et de l’autre, les droits de la conscience humaine et de la liberté. Des intervenants proclamaient que la liberté religieuse n’est pas une concession à l’esprit du temps mais une caractéristique du christianisme. Défendre la liberté est ouvrir la voie vers la liberté. C’est la seule voie aujourd’hui. D’autres posaient la question de savoir si ce texte sur la liberté ne risquait-il pas d’ouvrir la voie à l’indifférentisme, au subjectivisme, au relativisme.
Pour la plupart des Pères la constitution pastorale sur l’Eglise et le monde avait, , une importance primordiale car elle devait être un message qui reflète l’amour de Dieu pour le monde : « Je ne suis pas venu pour juger le monde mais pour le sauver. » avait proclamé Jésus. Il fallait que la constitution reflète cet amour. Mais comment ? Fallait-il réaffirmer la grandeur de l’Eglise catholique proclamant sa vérité et ses certitudes face à un monde plein d’interrogations. Certains pères cherchaient par tous les moyens que le texte rappelle avec force que l’Eglise qui détient la vérité n’a comme mission dans le monde que d’annoncer à temps et à contre temps cette vérité : Dieu s’est révélé et à donner un sens à l’existence humaine. L’Eglise est envoyée dans le monde pour annoncer cette Bonne Nouvelle. L’Eglise a le devoir de dire au monde ce qu’elle est et ce qu’elle propose. Ils ajoutaient qu’il ne fallait pas confondre les progrès techniques avec l’espérance chrétienne. Ils estimaient que dialoguer avec le monde risquait d’être un signe de relativisme coupable.
En commission, l’intervention du père Chenu a joué un grand rôle dans cette recherche. Il a rappelé que l’Eglise devait regarder le monde avec bienveillance pour y lire les signes des temps, signe de la présence de Dieu et de son action. « Prendre en considération la réalité propre du monde et le faire au nom de l’Incarnation, c’est-à-dire de la nouveauté absolue du christianisme qui se refuse à tout dualisme : le monde et Dieu, le corps et l’âme, le naturel et le surnaturel, le sacré et le profane. … L’actualité de l’Evangile passe par les questions des hommes. » (p 143) Plus tard, le cardinal Wojtyla a fait une intervention qui a beaucoup frappé le Père Congar : « Le cardinal s’était certes réjoui que le schéma tente de prendre en compte les questions que posaient le monde et la modernité, mais il avait très finement observé que ce monde donnait des réponses à ces questions et il avait ajouté : ‘Il faudrait que nous examinions sérieusement ces réponses et que nous donnions nos réponses à ces réponses car elles constituent une mise en cause de nos propres réponses.’ » (p 421) Dieu qui s’est fait homme prend part d’une façon définitive à l’histoire humaine. L’Eglise, comme son Seigneur est livrée au monde comme sacrement du Salut.
L’Eglise se réforme non pas pour changer mais pour rester fidèle à la foi qu’elle a reçue. Elle restera toujours un peuple pérégrinant habité et conduit par l’Esprit-Saint qui appelle les croyants à se mettre continuellement en question.
Mai 2012, R Pousseur
De quoi Israël est-il le signe
et comment fait-il signe, aujourd’hui encore ?
« De quoi Israël est-il le signe et comment fait-il signe, aujourd’hui encore ? » Cette interrogation, les chrétiens doivent l’avoir à l’esprit – ne serait-ce que pour reconnaître que ce signe leur est nécessaire-, et c’est à Israël qu’il revient en premier lieu d’y répondre, car comme héritier d’Abraham, et récepteur de la Torah, il lui incombe à l’égard de l’Alliance et de la Promesse une responsabilité singulière, qui ne peut lui être soustraite. » (p. 25)
Animé par la réflexion du cardinal Lustiger, Jean-François Bouthors, éditorialiste à Ouest-France, collaborateur occasionnel du journal La Croix et de la revue Esprit s’inspire de la figure de ‘Paul, le Juif’ (Editions Parole et Silence) et du récit des actes des apôtres pour éclairer cette interrogation.
A la naissance de l’Eglise, deux principaux courants divisent le peuple juif. Les pharisiens insistent sur l’importance de la Torah orale, la tradition d’interprétation tandis que les sadducéens liés au Temple et au culte qui s’y déroule sont attachés à la lettre de l’Ecriture. Les disciples de Jésus ne récoltent pas les fruits d’une génération spontanée mais ils vont moissonner ce qui avait été semé avant eux par les fils d’Abraham en terre sainte et dans la diaspora. Paul est du courant du pharisien Hillel, né à Babylone, défenseur d’une attitude souple vis-à-vis de la Loi et plus miséricordieuse. Il ne faut pas oublier que Paul, ayant vécu dans un monde non juif, a un esprit ouvert et est disposé à un déplacement spirituel. Bien que disponible intérieurement, Paul pensait avoir la lumière et la vérité. Sur la route de Damas, il a une vision qui va ébranler sa manière de considérer Jésus et ses disciples. Il vit alors un effondrement intérieur qui le plonge dans l’obscurité. Pierre vivra le même renversement. Lors de sa vision à Joppé durant laquelle il entend une voix lui enjoignant de manger les aliments posés sur une nappe, Pierre doit remettre en cause sa manière de trier ce qui est pur et impur. Ces vivions ne sont pas une invitation à provoquer une rupture avec la foi des ancêtres mais à vivre pleinement les promesses des Ecritures : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. » (Ezékiel 36,36). Paul n’accepte pas qu’on réduise l’expérience de la foi à l’application des préceptes juridiques déduits de la Torah. Il annonce la Bonne Nouvelle : la baptisé est appelé à accueillir dans la liberté la Parole créatrice de Dieu.
Dans la même mouvance, les ‘craignants Dieu’, les baptisés issus du paganisme, n’ont pas l’intention de rester sur le seuil, sur ‘le parvis des gentils’. Ils veulent rentrer et être pleinement partie prenante de la vie de la communauté. Grâce à ces coups de boutoir, il ne s’agit pas pour les communautés chrétiennes naissantes de se séparer du peuple juif mais de faire éclore ce que le judaïsme porte en germe.
Il est important de noter que pour l’auteur des actes des apôtres, la prédication et cette nouvelle façon de vivre de la parole de Dieu incarnée en Jésus n’est pas l’objet d’un plan ou d’une stratégie des apôtres mais le fruit de la volonté de Dieu telle qu’elle se manifeste dans les événements ou la rencontre des personnes.
Alors qu’aujourd’hui nos Eglises sont appelées à se libérer de certaines habitudes pastorales rassurantes mais inaudibles pour nos contemporains et à ne pas avoir peur de communier au dynamisme créateur de l’Esprit Saint, ce livre aidera plus d’un à avoir l’audace des premières communautés chrétiennes bousculées par l’Esprit Saint.
Novembre 2011, RP
